J’ai grandi dans une banlieue propre, bien cachée dans une province relativement calme, au fond d’un pays où la qualité de vie est bien supérieure à une quantité innombrable de pays dans le monde.
Toute mon enfance, on m’a élevé et éduqué en me faisant comprendre la chance que j’avais de pouvoir grandir dans un pays dans lequel la vie est belle et bonne.
J’ai toujours eu de la nourriture en abondance, j’ai toujours eu de l’eau pour boire, pour me baigner, pour jouer, j’ai toujours eu des espaces verts près de chez moi où aller courir, où aller jouer, j’ai toujours eu des rues dans lesquelles je pouvais jouer au hockey, et les gens qui passaient en voiture ralentissaient pour nous donner le temps de tasser le filet.
J’ai toujours eu la chance de grandir dans un système scolaire qui trouvait le moyen de me stimuler, peu importe mon niveau. Lorsque j’étais au primaire, j’étais plus fort que la moyenne. Tout le temps. Malgré ça, les enseignants que j’avais faisaient des pieds et des mains pour arriver à me stimuler, malgré le fait qu’ils savaient bien que je perdais mon temps en classe, parfois. Au secondaire, on m’a appris à m’impliquer au sein de ma communauté. Des adultes ont cru en moi et m’ont offert des possibilités qui ont changé ma vie. On m’a souvent pris par la main pour me guider dans des coins que je ne connaissais pas de mon potentiel, sur différents aspects. On m’a enseigné, pendant tout mon secondaire, à prendre soin de mon environnement, on m’a appris à prendre conscience de ceux qui m’entourent et on m’a montré comment ne pas juger ces gens là, comment prendre le temps d’écouter ce qu’ils avaient à dire. On m’a appris à développer mon jugement critique, on m’a appris à poser un regard personnel sur ce qui m’entoure, afin de pouvoir apprendre comment je peux apporter mon grain de sable pour peut-être un jour, créer une différence. On m’a appris, pendant tout mon parcours, à connaître mes forces et mes faiblesses, afin de connaître mes limites et tenter de les repousser pour devenir une meilleure personne. On m’a appris comment me connaître moi, afin de pouvoir éventuellement devenir membre à part entière de la société et ainsi être respecté aprce que je saurais comment m’y prendre.
Arrivé au cégep, on a poursuivi ma formation personnelle. On m’a appris à m’interroger sur des concepts de la société, on m’a appris à me questionner sur les systèmes en cours, on m’a appris à proposer de nouvelles avenues. On m’a appris la morale, la justice, l’équité, la diversité. On m’a appris à raisonner par moi-même, on m’a appris à m’insérer dans le monde dans lequel je vis. On m’a convaincu que le monde m’attendait, que la société avait besoin de moi pour la rendre un peu meilleure. On m’a appris à nuancer mon opinion, on m’a appris à me faire entendre correctement, on m’a appris à être quelqu’un qui pouvait représenter une masse.
J’ai été sur le marché du travail longtemps par la suite.
Là, on m’a appris à avoir des responsabilités. On m’a appris que les gens devaient pouvoir se fier sur moi, devaient pouvoir avoir confiance. On m’a appris à prendre soin des gens qui m’entourent, on m’a appris à mettre les gens en confiance. On m’a montré comment les gens avaient besoin qu’on leur parle, comment il fallait les approcher pour qu’ils aient envie d’écouter ce que j’avais à dire. On a tout fait pour me faire comprendre que j’avais de l’importance pour une tonne de gens. pour les clients, pour la compagnie, pour les collègues. On m’a démontré souvent que j’étais important et que mon travail était respecté, que mon opinion valait la peine d’être entendue. Ensuite, on m’a fait confiance, on m’a laissé des enfants, on m’a donné la tâche de leur apprendre à mon tour comment se faire entendre. On m’a donné le mandat de leur transmettre une passion, parce que c’est ce qui les garderait debout.
Puis, au bout de quelques années, je suis retourné à l’université.
Là, on m’apprend à trouver les mots justes pour transmettre ma pensée de façon concrète et claire afin d,être entendu et compris par le plus grand nombre. On m’apprend à écouter activement les mots des autres, et à les analyser afin de saisir l’essence profonde du message. On m’apprend à éduquer les enfants de demain, on me dit comment faire de ces jeunes de meilleures personnes, et comment les guider vers une réussite scolaire et personnelle qui les suivra toute leur vie. On m’apprend comment devenir cet adulte qui m’a pris par la main dans les moments où j’en avais besoin, plus jeune…
On m’a appris tout ça, au cours de mes 27 années de vie passée ici bas.
Et on m’a appris plus encore.
On m’a aussi appris à aimer, à embrasser, à chanter, à parler, à crier, à marcher, à me battre, à rire, à pleurer. On m’a appris à me faire écouter, à me faire entendre, à me faire respecter.
Et aujourd’hui, allez savoir pourquoi… on essaie de me faire oublier tout ça.
On essaie de me bâillonner, on essaie de m’assourdir, de m’enfermer au fin fond de ma propre pensée qui, de toute façon, n’a rien d’intelligent à dire.
On essaie de me matraquer pour me faire comprendre que mon opinion ne compte pour personne. On tente, à grands coups de bastonnade, de me faire comprendre que je suis mieux étendu au sol sous le poids de leurs armes que debout sur mes convictions.
À grands coups d’ingérance politique souillée et de corruption ministérielle, on essaie de me ralentir dans mon développement, me disant que je dois payer pour devenir une meilleure personne. On essaie tant bien que mal de m’appauvrir pour m’empêcher d’enrichir ma pensée.
On essaie de me nourrir de poivre pour m’aveugler afin que je ne puisse plus voir leur désarroi et leur peur. On essaie de me forcer à reculer parce qu’ils savent que lentement mais sûrement, j,avance à grands pas vers une liberté qu’ils retiennent prisonnière.
On essaie de crier plus fort que moi à grands coups de bombes et de coups de fusils et de sirènes pour essayer de cacher le son de ma voix qui leur crie aux oreilles qu’ils ne réussiront pas.
On essaie de me forcer à plier alors qu’eux se déguisent en barre de fer inébranlable.
Mais je sais, que derrière leurs armures de politicailleries, ils ont peur. Parce qu’ils savent qu’ils ne seront pas éternels. Parce qu’ils savent que ma voix n’est pas seule alors que la leur perd de l’impact.
Et ils se déguisent. Ils se déguisent en politiciens souriants, blagueurs, ils se déguisent en faiseux de lois et en briseux d’avenir. Ils se déguisent en faux membres d’un SWAT inventé par un gouvernement en soif de soirs brisés. Ils se cachent derrière leurs masques alors qu’ils nous empêchent de porter le nôtre, qui ne sert au fond qu’à nous défendre des leurs.
Mais ils savent, que nos masques sont portés bien bas alors qu’ils brandissent les leurs à la face d’un peuple chahuté mais qui reste droit.
Ils ont passé notre vie entière à nous apprendre à être entendu, à être écouté, à être respecté.
Et aujourd’hui, ils crachent sur ça en riant de nous comme si nous n’étions rien.
Aujourd’hui, on m’impose un pays sale et des soirées ensaglantées.
Moi qui ai toujours cru vivre dans un pays qui saurait m’écouter, on me sort la police en habit d’armée et l’armée qui joue à la police pour dire comment vivre ma vie….
Moi qui ai toujours cru pouvoir sortir dans la rue pour respirer, maintenant on me pourrit cet air de gaz lacrymogènes et de haine et de mépris.
Mais malheureusement pour eux, nous n’avons rien oublié de ce qu’ils nous ont appris.
Nous n’avons pas oublié comment nous battre, comment crier, comment hurler.
Nous n’avons pas oublié qu’ils nous disaient que nous serions la société de demain, les dirigeants de demain.
Nous n’avons pas oublié comment nous tenir les uns avec les autres, malgré nos différences. Nous n’avons pas oublié comment être fiers de ce que nous sommes.
Nous n’avons pas oublié qu’ils nous ont appris comment devenir le monde de demain.
Et surtout… surtout..
Nous n’avons pas oublié que nous sommes rendus… demain.
Comment pensiez-vous que nous ne nous insurgerions pas devant votre manque de respect et devant vos étourderies ?
Nous sommes le peuple.
D’aujourd’hui.
Et nous devons apprendre à nos enfants tout ce que vous nous avez appris.
Et pour y arriver, nous devons leur montrer l’exemple.
Je n’ai rien oublié.
Je n’ai surtout pas oublié comment hurler.
Et de plus en plus, je sais que je n’oublierai jamais..
Et c’est grâce à vous.
Merci.



